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Hélène Marian, à la lettre près

Par François Chevret, publié le 15 mai 2026

Invisibilisée par le numérique dans les années 80, la peinture en lettres connaît depuis une dizaine d’années un retour remarqué. Hélène Marian en est l’une des figures les plus singulières : graphiste et dessinatrice de caractères, elle en a fait un terrain d’expérimentation. François Chevret l’a rencontrée dans son atelier de Montreuil.

En France, on découvre la peinture en lettres avec la révolution industrielle naissante, en 1830/1850. Dans les villes, le commerce et la réclame se développent très vite, il faut des enseignes, des inscriptions sur les vitrines, sur les véhicules. Et c’est dans la 1re moitié du XXe siècle que la lettre peinte connaît véritablement son âge d’or. Avec les panneaux de signalisation, les murs peints, mais aussi les affiches publicitaires et les grandes affiches de cinéma.

Les années 80 et l’apparition du numérique, l’arrivée des matières vinyles, des autocollants et l’avènement des techniques d’impression modernes vont faire disparaître les centaines de peintres en lettres qui officiaient en France. Pourtant, depuis plus de 10 ans, on assiste à un véritable renouveau de la discipline.

C’est à cette époque qu’Hélène Marian, graphiste et créatrice de caractères formée à l’École Estienne, se passionne pour cette technique. Et c’est aux Rencontres de Lure en 2016 que je découvre son travail de lettrage peint à l’occasion d’un workshop et d’une conférence. Je la rencontre au printemps dans son atelier de Montreuil.

 

 

François Chevret : C’est par hasard, il y a plus de 10 ans, que je découvre un film documentaire sur la lettre peinte, « Sign Painters », réalisé par les Américains Faythe Levine et Sam Macon en 2013. Un film qui suscita de nombreuses vocations… Et qui dépassa le cercle d’initiés en touchant des jeunes artistes, graphistes, graffeurs, calligraphes, typographes et étudiants en écoles d’art.

Hélène Marian : Dans les années 90, avec le développement du numérique et des adhésifs, le CAP de peintre en lettres avait disparu au profit d’un CAP graphiste-décorateur qui n’abordait que très superficiellement la lettre peinte. Début 2010, on constate effectivement un renouveau de l’attrait pour la peinture en lettres en France.

À Bruxelles, l’atelier « Club lettreurs » fondé par Kevin Cocquio pratique la lettre peinte. Alaric Garnier, un Lyonnais, avait suivi un stage avec un peintre en lettres aux États-Unis et des images de son expérience circulaient. En 10 ans, le nombre d’étudiants séduits par la lettre peinte va littéralement exploser. De mon côté, à l’occasion d’un voyage au Mexique que je fais en 2008, je suis frappée par l’omniprésence de la lettre peinte. Cette découverte m’ouvre alors les yeux sur sa présence en France : plus discrète, nettement moins vivace, mais loin d’être inexistante. Mais, au moment où je commence à m’y intéresser, la transmission est coupée ou pour le moins opaque. Rien sur les questions techniques : quelles gammes de pinceaux utiliser, quelle peinture, quels gestes faire, quel matériel utiliser ? C’est l’époque où j’allais sur des forums américains un peu obscurs où tous les types avaient des pseudonymes en référence à des grades de l’armée. Ils s’échangeaient des infos de produits que l’on trouvait difficilement en Europe.

 

 

 

 

En France, je pense que l’explosion de la discipline doit beaucoup à Morgane Côme, une peintre en lettres maintenant installée à Quimperlé dans le Finistère, qui s’est initiée en 2013 en Angleterre. Elle va organiser des premiers workshops et fait intervenir deux peintres devenus des sommités de ce milieu : l’Américain Mike Meyer et le Québécois Pierre Tardif.

En 2014, après m’être formée pendant plusieurs années en autodidacte, je participe justement au premier workshop parisien de Mike Meyer organisé par Morgane Côme.

 

Souffle Continu, lettrage sur voiles au Festival Enez Fest, Quimperlé

R.A.S., lettrage improvisé au festival POST, Rouen

 

Est-ce que ce regain d’intérêt pour la lettre peinte correspond aussi à une évolution de la demande, notamment autour de 2015-2017, avec la montée d’Instagram et le développement de « commerces de quartier » (tendance bobo ?) plus attentifs à leur identité visuelle ?

Oui, cela venait complètement accompagner le renouveau de l’artisanat, du geste, du savoir-faire manuel. Moi, ce qui m’a tout de suite intéressée, ce n’est pas tant l’enseigne que ce que le pinceau permet d’improvisation. Le fait qu’avec un pinceau et un pot de peinture, on peut travailler n’importe où sans intermédiaire, en raccourcissant la traditionnelle chaîne de commande graphique. On est dans un lieu, avec des personnes qui n’ont pas forcément anticipé une commande et qui se retrouvent devant un besoin de signes. Avec une possibilité d’intervention immédiate, et pour ça, le pinceau est assez magique. 

 

Signalétique improvisée au festival Échos, vallée du Faï

 

Tu parles d’improvisation. Est-ce que l’improvisation est ce qui te raccroche à ce qu’il y a avant, c’est-à-dire ta formation à l’école Estienne. Le besoin ou l’envie de sortir d’une approche classique, méthodique, très réglementée ?

Oui en partie, mais ce n’est pas un coup de pied dans un apprentissage, ce n’est pas qu’une émancipation. Estienne, c’était aussi apprendre à devenir designer, ce que j’ai souhaité conserver. Alors effectivement, je voulais peindre à la main, mais pas pour peindre des formes dont je n’étais pas à l’origine. Cet outil est intéressant parce qu’il permet justement de créer des formes mais il l’est beaucoup moins s’il s’agit de simplement les reproduire. C’est un outil souple et on n’a pas l’habitude d’écrire avec des outils qui ont cette souplesse, c’est très perturbant au départ. Et puis, au-delà du côté pérenne de la peinture qui est bien plus résistante que l’adhésif, ce qui m’intéresse c’est que cela permet une forme de dérapage.

 

Est-ce pour ramener de l’accident dans le travail ? Dans un domaine où tout est bien formaté et où pour trouver de l’accident, il faut quasi le provoquer… Ce que recherchent nombre de jeunes graphistes qui s’éloignent en partie de l’écran ?

En sachant que si l’on maîtrise l’accident, il n’y a plus d’accident… alors qu’avec un pinceau, de la peinture, un support, ça peut glisser assez vite, qu’on le veuille ou non ! Durant les premières années qui ont suivi mon diplôme, j’entrais dans le métier de graphiste avec l’impression que je commençais déjà à avoir des automatismes. J’étais par ailleurs frustrée de voir que le fonctionnement des concours institutionnels consistait le plus souvent à nous demander des réponses avant même qu’il y ait eu un échange. Tout était déjà défini au millimètre près. En parallèle, le pinceau dans ce qu’il a de beaucoup plus imprévisible me permettait de trouver des formes moins induites, mais aussi de travailler différemment avec les gens.

C’est très contraignant, car on vient généralement s’inscrire dans un format donné, mais le côté tangible offre une liberté différente des espaces numériques. 

 

© Philippe Servent

 

Quand on parle de peinture en lettres, on pense artisanat mais, au final, ça n’est qu’une (petite) partie de ton activité de design graphique ?

C’est très variable. Moi, je dis que je suis typographe et que je travaille la lettre. Certaines années, je fais presque exclusivement du dessin de caractères sur ordinateur. L’an passé, au contraire, j’ai beaucoup peint. À cela s’ajoutent des temps de transmission, des workshops, de l’enseignement mais aussi des commandes graphiques (livres, logos…). C’est important pour moi que cela reste dans des proportions mouvantes. J’aime la pensée hybride, le fait de commencer une idée au pinceau et de la poursuivre sur ordinateur. 

 

 

Lettrage de couverture du Fooding, Guide 2025 DA Choque Le Goff

 

Famille typographique NaN Archy, Fonderie NaN, 2025 

 

Est-ce en fonction de la demande que tu ajustes ta réponse ? 

Le pinceau est un outil parmi d’autres. Au final, je me suis vite détachée de l’enseigne, j’en ai très peu fait. Je m’en suis méfiée car je n’arrivais pas à trouver le moyen, dans le cadre de la commande, d’exploiter ce qui me paraissait intéressant avec cet outil. Je me retrouvais confrontée à ce dont j’avais cherché à m’éloigner dans le design graphique : une hiérarchie pesante du commanditaire, peu d’échanges qualitatifs et un rôle d’exécutant ou en tout cas de prestataire dont il était compliqué de s’émanciper. Le client avait validé quelque chose que j’avais dessiné. Et je devais le reproduire au pinceau. Il n’y avait plus de place pour le geste, pour les formes propres à cet outil, ni pour la porosité au contexte. Je n’arrivais pas à trouver dans ce cadre une manière de faire vivre la souplesse qui me plaisait tant dans le pinceau. 

 

 

Quand tu te lances, le curseur de la lettre peinte est clairement du côté du peintre d’enseigne ?

Avec le côté désuet qui va avec, la nostalgie, l’artisanat d’antan, la tradition, un aspect conservateur même. 

 

Est-ce que le regain d’intérêt pour le lettrage tient aussi à cette recherche d’une présence plus humaine dans la communication visuelle ? 

Ce n’est pas anodin de découvrir la lettre en train de se faire. Cela a beaucoup joué pour sensibiliser les gens au lettrage manuel. Ce ne sont pas des images figées que l’on remarque, ce sont des lettres qui apparaissent progressivement sous la main d’un ou d’une peintre. On retrouve la magie inhérente aux lettres. Elle est illustrée dans cette apparition. Je le vois souvent quand je peins en public, cela fascine autant les enfants pour qui c’est encore très mystérieux – ils sont en train d’apprendre à écrire et se projettent dans la même pratique que moi – que les adultes. Les gens s’arrêtent, prennent le temps de regarder. C’est une façon que j’adore de partager le mystérieux pouvoir de la lettre.

 

Je pense que cela casse l’uniformisation de l’outil numérique. Nous avons sous les yeux, dans la rue, un savoir-faire qui échappe à la standardisation :
Cela ne passe plus par un clavier et un écran…
Cela prend du temps de tracer, de peindre…
Cela prend du temps dans un quotidien où tout se réalise à l’aide d’un clic immédiat…

Et le fait que ce soit des lettres, un vecteur de sens, de pensée, n’est pas pour rien dans cet attrait-là. 

 

Roulotte « Lettres Minute », lettrages en public à emporter

 

 

Dans ton atelier, quand on découvre tes derniers projets, c’est tout un univers qui nous éloigne de la lettre peinte classique et traditionnelle. 

Et pourtant, c’est techniquement de la lettre peinte au pinceau. Je m’autorise à sortir cette lettre de ses destinations et supports habituels. Je peins sur des supports souples et transparents, je réemploie pas mal des supports d’emballages industriels. J’aime l’idée que cela va venir embrasser des espaces différemment à chaque fois. Je travaille beaucoup cette notion de lettres qui emplissent l’espace comme le ferait le son, comme cet été à Besançon avec le projet Field Lettering (en référence au field recording), ou durant la Biennale à Chaumont où j’ai exposé un projet que je mène depuis des années et qui s’appelle Fan’Art autour des musiques expérimentales. Ce sont des musiques qui m’influencent beaucoup. On parlait tout à l’heure de sortir d’un héritage, de techniques académiques. Voir des performances de musiciennes et musiciens bruitistes qui inventent, détournent leurs instruments, redéfinissent ce qu’est la virtuosité, la musicalité, je trouve ça extrêmement inspirant pour questionner ma pratique de la lettre. 

 

Field Lettering dans la cour du Musée du Temps, Besançon, Bien Urbain Festival

 

Flyer de la première exposition de FanArt, solo show d’Hélène Marian à DOC!, Paris

 

Annonce de FanArt à la Biennale du Graphisme, Chaumont.
Graphisme : Anka Keiser, Nelly Nakahara, Gerrit Brcks

 

Exposition FanArt à Chaumont, 2025

 

Pièce d’Hélène Marian 12h24-24h12 exposée au Signe, 
Chaumont, dans le cadre de l’exposition de la Biennale NOISE

 

À l’occasion d’un concert, arrive l’instant où l’on échange sur un moment qui nous a plu dans une performance bruitiste… Sauf qu’il n’y a pas de mélodie, ce sont des textures, des tensions, des dynamiques… Comment restituer cela ? C’est à partir de ce questionnement que j’ai commencé à peindre des souvenirs de concerts qui m’ont particulièrement marquée. Je me suis mise à altérer les supports, à chercher des textures. En les pliant, en les déformant, les lettres deviennent sculptures. Au final, cette retranscription rejoint l’expérimentation de nombreux créateurs qui ont eu la même « frustration » que moi et ont eu envie de trouver des manières de formuler l’indicible. À Chaumont, au-delà de cette installation plus plastique, c’était aussi l’occasion de montrer différents projets de collaborations graphiques autour de la musique. 

 

Lettrage pour les Instants Chavirés, salle de musique expérimentale à Montreuil depuis 1991

 

Quelques pochettes d’albums réalisées pour le label Nolagos Musique entre 2015 et 2017

 


Lettrages pour Montreuil Live Series, la sélection d’archives en ligne des Instants Chavirés

 

Comment, à partir d’une technique on ne peut plus classique, arrives-tu à ouvrir une multitude de portes d’expérimentation ? 

Le pinceau c’est aussi une manière de sortir de la solitude de l’atelier, en travaillant en direct avec les gens. J’ai compris cela à l’Abbaye de Fontevraud à l’occasion d’un festival où des architectes devaient investir les pièces inoccupées de l’Abbaye avec comme contrainte que tout se fasse sur place. J’avais proposé moi aussi d’être sur les lieux pour produire des lettres au cours de l’eau. J’étais en résidence avec tout le monde et je n’avais montré aucune forme en amont. Une réponse sur mesure. Et là, je me suis dit, « C’est ça que je veux faire !!! » Je veux avoir droit à ce partage-là avec des gens passionnants et le pinceau me permet cela. Moins de commandes et plus de collaborations, c’est vers cela que j’essaye de tendre. 

 

 

 

Bâtir & Habiter, Abbaye de Fontevraud, 2015

 

Ce type de projet donne une autre présence à la lettre. Elle sort du registre de l’enseigne pour prendre une dimension plus spatiale, presque installative, avec une ouverture possible vers l’art contemporain. C’est aussi une manière de faire exister le graphisme en dehors de ses circuits habituels qui restent assez limités.

Plus ça va et plus j’ai envie d’exploiter ce médium pour investir des espaces différents et entièrement, du sol au plafond. Cela reste une pensée de mise en pages. Dans une installation, on réfléchit avec la prise électrique au milieu de la pièce comme avec les murs, de la même manière qu’en maquette, ce serait aberrant de laisser de côté une réflexion sur la pagination pour ne se concentrer que sur le pavé de texte. Le pinceau offre cette possibilité d’agrandir considérablement les échelles dans lesquelles on pense habituellement le graphisme et donc d’explorer de nouveaux espaces. Pour moi c’est aujourd’hui une vraie liberté de pouvoir travailler dans autant de temporalités et modalités différentes : l’urgence gestuelle du pinceau, le temps long et minutieux du dessin de caractères, l’échange de la commande graphique et la proposition très personnelle d’une exposition. 

 

Lettres d’Amour, installation en vitrine du Musée des Beaux-Arts de Pau, 2024

 

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