Grapus : l’histoire d’un collectif engagé (focus sur le livre de Pascal Guillot)
L’ouvrage de Pascal Guillot retrace avec précision l’itinéraire de Grapus et rappelle combien ce collectif a compté dans l’histoire visuelle française. Une plongée dans une culture graphique où l’image, le texte et l’engagement ne faisaient qu’un.
Le constat est sans appel, Grapus fut un acteur majeur et incontournable du graphisme des années 70/80. Pourtant, 50 ans plus tard, il n’existe que très peu de « matière » pour témoigner de l’importance de ce collectif. Peu d’éditions de référence, pas de grande exposition à la hauteur de la déflagration graphique qu’a fait vivre Grapus. L’ouvrage de l’historien Pascal Guillot arrive à point nommé pour comprendre comment Grapus a marqué son époque au fer… rouge bien sûr.
Un livre rouge, une signature jaune… Comme celle d’un chapiteau de cirque… Et quel cirque va être l’aventure de Grapus !!! Le collectif, le communisme, la signature, l’impertinence, le rêve.
Dès le départ en 1970, il y a le nom.
L’envie du collectif, de signer le collectif. Avec trois personnalités fortes, Pierre Bernard, François Miehe et Gérard Paris-Clavel. Mais l’évidence du collectif s’imposait. « Il nous fallait un nom qui sonne simplement. Aux Arts Déco, pendant mai 1968, les Situationnistes, les Maoïstes et les Trotskistes nous traitaient de Crapules Staliniennes (« Crap’Stal »)… Alors on a gardé ça, on l’a même revendiqué et on a signé Grapus. » raconte François Miehe.

Pierre Bernard, François Miehe et Gérard Paris-Clavel, les 3 fondateurs du collectif Grapus

« Fête de la jeunesse ! » – Fête d’Avant-Garde à Ivry-sur-Seine, 1976 Échange et travail collectif, autour de l’image pour l’exposition Grapus au musée de l’affiche, 1982
Et puis le collectif, la création collective. « C’est ce que signifiait Grapus ; ça voulait dire cette affiche a été travaillée collectivement, réfléchie collectivement. Cette signature était importante parce que c’est une utopie communiste. Quiconque participe cinq minutes à une action est propriétaire à 100% de la chose. »
Cette question avait déjà été discutée durant mai 68 où le trio avait été actif dans la création d’affiches que l’on retrouvait sur les murs. Quelques années auparavant, Pierre Bernard (en 1965) et Gérard Paris-Clavel (en 1966), avaient fait le voyage à Varsovie, dans l’atelier d’Henryk Tomaszewski qui, à l’époque, faisait autorité au sein de l’école d’affiches polonaise. Tomaszewski disait à ses étudiants : « Vous devez traiter d’un sujet en tant qu’auteur, en prenant position. » La signature sur l’affiche venait accréditer cette idée-là. Et puis la signature, c’était se mesurer à la peinture. Pierre Bernard dira plus tard que « le graphisme en France est lié à la peinture, contrairement aux graphistes allemands ou suisses qui revendiquent une approche architecturale ».


Alex Jordan, Gérard Paris-Clavel, Pierre Bernard et Jean-Paul Bachollet devant l’atelier d’Aubervilliers, 1982
Le nom, le collectif et l’engagement communiste. Deux autres membres viendront compléter le trio du départ : Jean-Paul Bachollet, comme administrateur en 1985 et Alex Jordan, arrivant d’Allemagne, comme graphiste et photographe l’année suivante. Cinq militants, graphistes et communistes. Puis d’autres graphistes viendront collaborer à Grapus (près d’une centaine en 20 ans).


L’histoire de Grapus précisément décrite et contextualisée dans le livre se déroule sur une période qui a marqué la 2e moitié du XXe siècle. « Comprendre Grapus, c’est aussi comprendre une époque ! » . C’est, d’un côté, et pour toute une jeunesse, la naissance d’un espoir communiste en France, l’utopie et le rêve de mai 1968 auquel participeront activement les trois Grapus fondateurs… Et de l’autre, la chute du mur de Berlin en novembre 1989 et l’effondrement de l’URSS… Deux mois plus tôt, Grapus avait cessé toute activité sous cette signature. L’écroulement d’un rêve comme alternative au capitalisme. La désillusion 20 ans après. Entre ces deux moments historiques, la gauche arrive au pouvoir en mai 1981.


Chapitre après chapitre, l’on comprend parfaitement l’adéquation du collectif avec la société de l’époque. Mai 68 qui annoncera la fin des Trente Glorieuses, le militantisme et la volonté de redorer l’image du Parti communiste français. Les années 70 où, dans le graphisme, tout se fait encore à la main, avec colle, ciseaux, papier et peinture. « Après 68, on s’était formé pendant deux années à l’Institut de l’environnement en 3e cycle à la sémiologie, linguistique, sociologie. On a du mal à l’imaginer aujourd’hui mais, le graphisme dans les années 60, c’était un métier limité et très artisanal. Et logiquement, on va se retrouver avec un bagage qui nous donnera plusieurs longueurs d’avance sur quantité de graphistes. »

Sticker CGT Paris, 1972 « Vive le 14 juillet 1789 (1978) » Le Havre à l’occasion de la célébration de la Révolution de 1789, 1978

Table de travail à Ivry-sur-Seine, 1981 « La merde des chiens ça ne tombe pas du ciel » OPHLM d’Aubervilliers, 1981
« La façon dont on travaillait impliquait une relation politique, sociale, humaine, professionnelle et technique, témoigne Gérard Paris-Clavel. La fabrication d’une image s’inscrivait dans une chaîne graphique où chacun avait un rôle précis. On faisait appel à des techniques de sérigraphie, de gravure ou de lithographie, il y avait un énorme accompagnement artisanal. Il y avait des rapports physiques proches, car on travaillait ensemble. C’est tout un collectif qui était nécessaire à la production des images. »

L’engagement politique, les causes à défendre, la lutte sociale auprès des ouvriers au moment où la France se désindustrialise. « Le Secours Populaire est sans doute l’image la plus diffusée de Grapus, explique Gérard Paris- Clavel. On est sur un terrain caritatif, un terrain de l’émotion, ce n’est pas intellectuel, ce n’est pas difficile ou complexe à percevoir. Cette forme devient universelle. Elle échappe à l’époque et au temps, elle résiste au temps… Elle n’a pas d’âge. On se rapproche de la trace de la main de Lascaux, on est dans les origines du dessin. »
Les années 80 marqueront un cap laissant l’utopie de la gauche au pouvoir au néo-libéralisme de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ce sont les années Tapie avec son émission « Ambitions » sur TF1, les années fric où l’entrepreneur est un héros. Jack Lang et Jacques Séguéla. Le bavardage publicitaire tenant lieu de vision du monde… Mais ce sont aussi des institutions culturelles, des théâtres, des festivals qui vont collaborer avec Grapus. Viendra le temps des grands projets prestigieux (le Cnap, la CCI, la Villette, le Louvre) qui offriront au collectif visibilité internationale et reconnaissance… mais qui créeront aussi des dissensions.



Dès 1985, les clivages déboucheront sur un fractionnement de l’atelier en trois pôles, celui de Pierre Bernard, de Gérard Paris-Clavel et celui d’Alex Jordan.
Fin 1980, c’est l’arrivée massive du numérique dans les studios de création. Et qui annonce aussi la fin de l’aventure Grapus, en 1989.
Sur de nombreux domaines, Grapus a été aux avant-postes des questions de société, précurseur même. Les causes humanitaires, sociétales, l’associatif, la ville, le droit des femmes. Pourtant, Grapus semble être passé à côté de l’écologie, de la cause environnementale (quand, à la même époque, Alain Le Quernec s’engageait en Bretagne avec ses affiches contre le nucléaire).

« Apartheid Racisme le cancer du monde »– 1986

« La Terre en a marre de la guerre Peace ! » – 1989

Marche désarmement, octobre 1983
« Nelson Mandela, held in South African prison for 27 years » – 1989
Ce livre, sans équivalent, arrive 35 ans après la fin de Grapus. On pourrait penser qu’il s’agit d’un livre de plus, n’apportant pas grand-chose de nouveau. Il n’en est rien ! Car il n’y a eu que très peu de livres monographiques sur Grapus. Le dernier en date était celui de Léo Favier « Comment, tu ne connais pas Grapus ? », un recueil de témoignages qui date de 2014. Le titre était évocateur de la méconnaissance actuelle d’une jeune génération n’ayant pas vécu l’effervescence graphique des années 70/80.
Il y a quelques années, François Miehe indiquait pourquoi très peu d’ouvrages étaient sortis sur Grapus. «Ce livre (celui de Léo Favier), c’est un des rares trucs que l’on n’a pas pu empêcher. En fait, on ne supporte pas que des choses se fassent sur l’histoire de Grapus sans que l’on soit à la barre, ce qui n’est juste pas possible. Mais cela peut expliquer qu’il n’existe presque rien, ou en tout cas pas la hauteur de la production de Grapus. Par moment, je me dis qu’il vaut peut-être mieux qu’il n’y ait rien… En fait c’est la vie ! » En Allemagne, aux Pays-Bas ou en Suisse, Grapus est une référence historique majeure, reconnue à sa juste valeur. En France, les institutions n’ont jamais cherché à mettre en avant le collectif.
Comment expliquer ce paradoxe ? Sans doute par la personnalité des membres fondateurs qui, après l’éclatement, n’ont pas souhaité raconter leur histoire. Tout était devenu très compliqué, trop compliqué… Peut-être même trop tard ? En fin d’ouvrage, quand on regarde la liste des expositions personnelles de Grapus organisées à Paris, les dernières remontent à plus de 40 ans, l’une au Musée de l’affiche (1982), l’autre à la fête de l’Humanité (1983). Pas d’expo à Chaumont, à Échirolles ou à la galerie Anatome qui ont été les grands lieux du graphisme en France ces dernières années.

« Grapus Au Musée de l’affiche » – 1982
Alex Jordan en parle avec regret. « Chacun de nous semble s’être enfermé dans sa planète Grapus à lui. Chacun a reconstruit l’histoire selon son prisme et regarde avec un filtre personnel et particulier. C’est vraiment une histoire de regard qui, 35 ans après, n’arrive plus à coïncider. François (Miehe) ne connaît pas Grapus après 1979, Gérard (Paris-Clavel) rappelle sans cesse l’aventure des débuts et a du mal à accepter la réalité des mutations qui se sont produites au fil du temps dans le groupe. Jean-Paul (Bachollet) ne peut toujours pas admettre la mort du collectif et, moi, je suis le benjamin, venant d’un autre pays avec un autre parcours et qui se gratte la tête… Chacun de nous semble s’enfermer dans sa planète Grapus à lui. »
Alors oui, Grapus a sans doute été marginalisé à cause de son engagement politique très affirmé !!! Ou bien, Grapus s’est-il marginalisé ? La question reste posée. L’ouvrage écrit par Pascal Guillot s’impose parce qu’il est nécessaire pour comprendre l’aventure sans équivalent de Grapus. Il est à la hauteur de ce que l’on pouvait espérer. Tant la richesse iconographique, souvent inédite, et la densité de son propos éclairent le lecteur qui n’a pas connu cette époque. Et pourquoi ne pas imaginer, demain, une grande exposition, retraçant 20 ans d’une aventure hors norme ?
Une grande exposition célébrant Grapus…

Écrit par Pascal Guillot
Éditions de l’Échappée, Paris
304 pages
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