Serge Ricco : de la presse magazine à l’image animée
À 20 ans, Serge Ricco entre à Télérama où il restera… 20 ans. En 2010, il transforme en profondeur le Nouvel Observateur qui devient L’Obs. Puis viendra le temps de l’animation, du motion design et la création du studio Ricco&Co. Serge Ricco a une passion dévorante pour les magazines qu’il collectionne depuis ses premières années à l’école Estienne. Et déjà le choix était important : « Qu’est-ce qui est essentiel, qu’est-ce que je garde ? Un DA presse c’est exactement ça : c’est faire des choix, c’est des renoncements permanents, j’ai passé ma vie à faire des choix ». Comment passe-t-on de la refonte de L’Obs à la création de génériques pour Arte ?
Serge Ricco : en France, la presse magazine est assez peu considérée. Pour beaucoup, le graphisme est réservé aux affichistes culturels dans la tradition historique de Toulouse-Lautrec. Autre caractéristique française, nous n’avons pas de culture de la collaboration des métiers, ce qui est le propre de la presse. À la base, la presse vient de la culture populaire et, en France, le populaire a toujours été mal perçu. Dans ce monde du graphisme, je suis assez atypique puisque je commence ma carrière à Télérama qui est LE magazine culturel français et je vais être le premier à y écrire des articles sur le graphisme, car aucun journaliste ne s’y intéressait.

Double-page Télérama en référence à la couverture du magazine masculin Esquire de mai 1969 imaginée par George Lois
La presse c’est une autre approche du travail d’équipe. À ce propos, je cite souvent un livre qui a été important pour moi : « Les meilleures couvertures de George Lois ». On y découvre ses splendides couvertures d’Esquire des années 60. George Lois, c’est lui qui a inspiré le personnage de Don Draper dans Mad Men. Il n’était que publicitaire, il faisait la couverture du magazine et n’a jamais mis les pieds dans la rédaction d’Esquire. Le rédacteur en chef était Harold Hayes qui fut un pionnier du Nouveau Journalisme et du reportage hippie. Ce fut un des plus grands rédacteurs en chef de la presse magazine. À la fin de l’ouvrage, on aperçoit une photo où George Lois et Harold Hayes se tiennent bras dessus bras dessous. Cette image est pour moi la garantie d’un bon journal où existe une vraie complicité entre un responsable du visuel et un responsable de l’écrit.
Un métier qui n’existait pas. Avant de rentrer à Télérama, je n’imaginais pas qu’il y avait des gens dont la fonction était de mettre en forme des images et des textes. Aujourd’hui c’est différent, tout le monde a des ordinateurs, tout le monde sait ce qu’est une police de caractères, alors qu’il y a encore 30 ans, seul un petit milieu avait une idée de ce que voulait dire « faire une mise en pages ».

3 magazines références pour Serge Ricco :
• Métal Hurlant, pour les bandes dessinées de Mœbius, Druillet et l’identité visuelle d’Étienne Robial,
• Les Inrockuptibles pour le noir et blanc des visuels et le Garamond
• Interview, pour la mise en pages de Fabien Baron
J’ai fait un bac F12, avec une spécialisation Arts appliqués et j’ai choisi Expression visuelle à l’école Estienne où j’ai passé deux ans pour obtenir un BTS en 1990. J’avais 20 ans et j’étais en mesure de travailler, mais je souhaitais faire deux ans de plus aux Arts Décoratifs qui n’acceptaient qu’un nombre réduit d’étudiants d’autres écoles. Je n’ai pas été pris. Quelques semaines plus tôt, à Estienne, j’avais repéré un post-it qui mentionnait que Télérama cherchait un stagiaire. Je n’étais pas particulièrement emballé par le journal, mais je pensais que c’était une façon de mettre un pied dans ce milieu. J’appelle et je tombe sur le DA qui me dit « Vous savez, cela fait six mois que j’ai déposé cette annonce et vous êtes le premier à me répondre ». La presse n’intéressait pas grand monde.
Je vais rentrer à Télérama au moment où le magazine s’apprête à vivre une révolution graphique avec une nouvelle formule. À Télérama, très peu venaient d’écoles d’art. Les gens occupaient les postes de maquettistes ou directeurs artistiques un peu par hasard. Un an après mon arrivée à Télérama, le DA en place sera remercié et je me retrouve à la tête de la direction artistique du journal. C’est le moment où une refonte du magazine va être confiée à CDT, une agence londonienne. J’ai eu l’opportunité de travailler avec Nicholas Thirkell, un très grand directeur de création, qui sera à l’origine de formules presse pour The Observer, The Independent et tous les grands quotidiens anglais.

Couvertures de Télérama, formule 1990
La grille des programmes TV a été travaillée pendant six mois. Avant de consacrer six mois supplémentaires à la partie magazine. Bien que ce ne soit pas très sexy, car très complexe, c’est le meilleur cours de hiérarchie graphique que je connaisse. Une grille TV, c’est énormément d’informations qui doivent rester lisibles. J’allais régulièrement à Londres pour collaborer et je me rendais compte du retard que la France avait sur tout ce qui est graphique. La partie magazine était sur le point d’être finalisée quand un responsable de l’agence nous demanda : « Nous avons des pistes pour la couverture et le logo, voulez-vous voir ? » Alors bien sûr que nous voulions voir ! La première proposition était très radicale… Il n’y avait plus de logo… Un simple carré jaune avec un coin symbolisant le T. Télérama était écrit en tout petit, en bas de la couverture. C’était très bien mais, intérieurement, je me disais que cela ne passerait jamais. La présentation de la formule sera faite en France… et sera rapidement rejetée. L’agence reviendra quelques jours plus tard avec un nouveau logo redesigné sur différentes couvertures, le tout extrêmement bien présenté. Toute l’équipe de Télérama validera cette proposition.

Télérama, nouvelle formule, novembre 1991
Et Nicholas Thirkell de me confirmer ce qui s’était passé : « J’ai amené le client là où il ne voulait ou ne pouvait pas aller pour lui faire valider quelque chose qu’il n’aurait pas accepté si nous lui avions proposé en premier ». J’ai beaucoup appris de cette refonte.



Et puis le temps a passé. Je pensais avoir fait le tour de Télérama quand j’ai fait un premier hors-série sur le Surréalisme. Je bricole avec mon appareil numérique, je fais des chapeaux d’article en bout de papier. C’était une façon de mettre le pied dans l’édition. D’apporter une attention particulière à ce qui ressemble à un livre ou à un catalogue d’expo. Chaque hors-série était une aventure unique. Un jour, le directeur des hors-séries reçoit une lettre de Peter Knapp pour féliciter l’auteur de la mise en pages des hors-séries. C’est au moment où Peter exposait à la galerie Anatome. Je vais aller le voir, pétrifié de trouille : « Monsieur Knapp, je travaille à Télérama, c’est moi qui réalise les hors-séries et je voulais vous remercier pour vos encouragements ». « Vous n’avez pas à me remercier, si je l’ai dit c’est que c’est vrai ». Et c’est ainsi qu’est née cette amitié pour un monsieur qui faisait le même métier que moi à 40 ans d’intervalle.
Le Hors série Télérama La Révolution surréaliste que Serge Ricco va retravailler en motion design et IA
Quand tu es amené à repenser un magazine, tu descends aux archives pour découvrir ce qu’il y avait au départ, à la naissance, à l’origine du journal. La première formule du Nouvel Observateur en 1964 avait été créée par Pierre Faucheux, puis interviendra Robert Delpire, le grand éditeur de livres photo. Quand tu feuillettes un magazine ancien, ce sont souvent les pubs qui paraissent datées, plus que la mise en pages et le rédactionnel. Quand tu regardes un magazine des années 80, tu as aujourd’hui le sentiment de redécouvrir les années 60. En termes de typo, c’est en restant sur des fondamentaux que tu arrives à traverser le temps.
Sans hésiter le Côté obscur d’Apple en 2015 qui a été primé magazine de l’année. Mais aussi celle de Macron où je reprends l’affiche du film avec DiCaprio « Attrape-moi si tu peux ». C’était avant les élections de 2017. Enfin Clint Eastwood, le jeu avec la typo en transformant le O en œilleton. La visibilité de la nouvelle formule va se concrétiser par une interview dans Eye Magazine. Je parlerai de mon métier de DA presse et ma connaissance du monde des magazines. À cette occasion, je leur suggérerais un article : « Vous avez oublié quelqu’un d’incontournable… Peter Knapp !!! ».

Eye Magazine 97, automne 2018
Au moment où j’ai quitté L’OBS, Eye Magazine m’a recontacté pour que je fasse cet entretien avec Peter. C’est chez lui, en Suisse et au milieu des montagnes que je vais l’interviewer. Et c’est là où j’ai vraiment compris l’état d’esprit de ces Suisses comme Jean Widmer qui arrivaient en France dans les années 50. Ils découvraient qu’en graphisme, nous étions un pays du tiers monde !!!
Peter a une définition très simple du graphisme. « La différence entre les arts appliqués et l’art ? Avec les arts appliqués, tu travailles pour les autres alors qu’avec l’art tu travailles pour toi ». Tu sais, on est un pays encombré d’histoire. La grande histoire de l’art…

Eye Magazine, Texte et photo de Serge Ricco
Je pense qu’il faut être sensible au son et à la musique. Sinon, il n’y a pas de passage. Si j’aime le graphisme, c’est que j’aimais Vaughan Oliver, le designer graphique des pochettes du label 4AD. La musique et les pochettes de disque, c’est réellement ma porte d’entrée dans le graphisme. C’est un carré de 30 cm qui était la promesse d’une musique que j’allais écouter en rentrant chez moi. Aujourd’hui, le schéma est inversé : tu accroches l’image à la musique que tu aimes.
La musique donc. En 2014, cela faisait 4 ans que la nouvelle formule de L’OBS était en place, mais il y a comme une mémoire de forme. Tu as beau avoir imposé quelque chose, 4 ans après, les anciennes habitudes reviennent. C’est sans doute lié à la répétition. Toutes les semaines tu refais un journal. C’est très différent d’un livre où quand il est terminé, tu passes à autre chose. Et ça faisait un moment que j’avais envie d’animation. Pour L’OBS, déjà, j’avais animé des couvertures. Presse/animation, il y a plein de points communs, un chemin de fer, un story-board, une narration, le rythme donné par la musique, l’utilisation de la typo. Les premières réalisations, c’est un film que je fais sur After Effects à l’époque où tout le monde faisait du CDRom. Viendra l’épisode américain quand Condé Nast me contacte pour travailler sur une nouvelle formule de GQ, le magazine Homme. Moi qui suis tourné vers la culture anglo-saxonne, je me dis que c’est le moment ou jamais. J’ai 45 ans, on ne me le reproposera plus après, donc je dis OK et j’y vais. Au bout de 3 mois, je vois que cela ne va pas.

J’ai pris de la distance, je repense à la phrase de Romain Gary dans La Promesse de l’aube : « La vie te fait, à l’aube de ta vie, une promesse qu’elle ne tient jamais ». Et j’ajoute « et tu passeras ta vie à manger tiède ». J’ai l’impression de manger tiède quand je fais des formules presse, car il y a tellement d’éléments qui sont contre toi. Avant tu arrivais comme un sauveur dans un journal, aujourd’hui tu enterres les choses.

Et je reviens à l’OBS. Et je persiste sur l’animation des couvertures qui sont diffusées par différents médias et sur les réseaux sociaux. C’est avec la couverture de Fillon en 2017 où je recycle l’idée que j’avais mis en place avec Sarkozy « Cet homme est-il dangereux », qu’il se passe quelque chose sur les réseaux. Je vais spontanément faire un morphing entre les visages des deux candidats et ainsi donner une nouvelle visibilité à ces couvertures. Cela sera repris massivement sur Instagram qui est un canal de diffusion direct pour les animations.

Les 1ers modules ARTE, ce sont 3 jingles de 8 secondes. Ces 8 secondes, tu peux les compresser à 2 secondes comme les étendre à une minute. Ce que tu ne peux pas faire en presse magazine où tu as 32 pages et que tu dois t’y tenir. Le motion, c’est un cadre où tu es beaucoup plus libre. Au départ, j’ai besoin d’un son pour me structurer, une ossature sur laquelle je vais bâtir mon module. Pour ces 3 animations, j’ai placé un son en sachant que, derrière, quelqu’un récupèrerait l’image brute et créerait un nouveau son. Et cela fonctionne très bien. Je ne fais pas de story-board, j’arrive à le concevoir de tête. Avec l’animation, tu as réellement une vision globale du projet.
Il y a très longtemps, en 1991, « Hearts of Darkness », le documentaire d’Eleanor Coppola sur le tournage d’Apocalypse Now m’avait impressionné. Dans une des dernières scènes, Francis Ford Coppola se confiait : « Et dire que dans quelques années, un jeune homme seul pourra faire avec une petite caméra tout ce que l’on a fait avec tout ce barnum ». Effectivement, il ne s’était pas trompé et il ne pensait pas à l’intelligence artificielle.



Je l’intègre l’année dernière (2025). Je faisais des jaquettes de livres qui m’ont donné l’occasion d’aborder plusieurs sujets sur l’IA. Sans enthousiasme particulier, mais sans avis définitif. Je n’aime pas le rendu, il y a quelque chose des visuels réalisés à l’aérographe des années 80 et tout se ressemble. Et c’est en découvrant le travail d’Étienne Mineur que j’ai eu le déclic. Dans ses projets, il anime de la typographie et confiait souvent partir de ses propres croquis. Et là, j’ai compris que je pouvais, moi aussi, réactualiser ce que j’avais déjà fait. L’IA choisit généralement elle-même la source des images qu’elle assemble… Alors que si c’est moi qui choisis l’origine de la recherche, cela change tout !


Je commence à animer mes visuels avec le sentiment d’avoir un studio Walt Disney pour moi. Je suis réalisateur, DA, cameraman, accessoiriste… C’est par exemple la couverture avec Gainsbourg, que j’ai faite pour Télérama, que je reprends en travaillant la fumée pour en faire une signature et un profil.


Daniel Filipacchi, les années 60
J’ai envie d’aborder la même technique pour un projet qui me tient à cœur, un documentaire sur Daniel Filipacchi que j’ai commencé il y a 8 ans. Filipacchi c’est un acteur incontournable du monde des médias français qui n’a pas la visibilité qu’il mériterait. Filipacchi c’était le 3e groupe de presse mondial dans les années 80. Comme je ne souhaite pas avoir que des témoignages de personnes âgées, je réécris à partir d’une image une scène liée à un souvenir ou une anecdote. Je pars d’un moment arrêté et je le réanime. Je redonne vie à une image figée dans le temps. Tout en gardant en tête ma propre charte de déontologie, c’est-à-dire un cadre avec ce que je peux faire et jusqu’où je peux aller. J’ai déjà 30 minutes de film et ça fonctionne plutôt bien.
Le statique a de plus en plus de mal à s’imposer. Mais peut-être que dans quelque temps, à cause de la saturation du mouvement, on en reviendra à des choses fixes ?
Le slogan de Diana Vreeland, la grande directrice de la rédaction de Harper’s Bazaar : « The eye has to travel » (« L’œil doit voyager »). Il faut être curieux de tout !
Sans hésiter, le Windsor, un caractère fin XIXe siècle, le caractère du magazine Nova ou des affiches et des génériques de Woody Allen.

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Le rédacteur
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