Mini studio : de Paris à Tokyo, studio de graphisme à distance
Justine Magnat-Biermé à Paris, Mia Thibierge à Tokyo : 9 712 kilomètres et huit heures de décalage séparent les deux fondatrices de mini studio, un atelier de création graphique. Diplômées ensemble de l’ESAD d’Amiens, elles ont fait de cette distance une méthode.
Quand la journée de l’une s’achève, celle de l’autre commence, si bien qu’un projet avance sur près de vingt-quatre heures, sans temps mort. Elles reviennent sur leurs outils et leurs rituels d’organisation, sur ce que le travail à distance exige de clarté et de confiance, et sur les différences de culture professionnelle entre la France et le Japon.
Justine Magnat-Biermé termine son café à l’Atelier suspendu, il est 10 h. À l’autre bout du monde, Mia Thibierge vient de boucler un projet d’édition qu’elle enverra à Justine dans quelques minutes, il est 18 h à Tokyo et sa journée a été bien remplie. Depuis deux ans, ces deux graphistes qui ont fondé mini studio travaillent dans deux lieux distincts. Sous le soleil pour l’une, et les étoiles pour l’autre. Nous avons convenu d’une rencontre en visio pour parler du fonctionnement d’un studio de création graphique à distance entre la France et le Japon.

Justine : nous nous sommes rencontrées à l’ESAD d’Amiens, nous avons fait nos 5 ans ensemble pour être diplômées en 2021. Avec diverses occasions de collaborations [Retour(s) en Avant…].

Mia : à la fin de la 4e année, j’ai négocié avec l’école pour partir faire un stage et écrire mon mémoire au Japon. Et c’est durant cette période d’un an que nous avons déjà commencé à travailler à distance sur quelques projets.
Mia : je suis à moitié japonaise et mon compagnon était, par ailleurs, très intéressé professionnellement par le Japon. Au bout d’un an, j’avais imaginé rentrer en France pour présenter mon diplôme et repartir sauf, qu’entre-temps, le Covid est passé par là et que la délivrance de visas était devenue compliquée. Je suis donc restée à Paris. Notre diplôme approchant, Justine et moi réfléchissions à des prospections quand un soir Justine a eu cette révélation… « Pourquoi ne pas créer notre propre studio ? »
Le retour du milieu professionnel ne fut pas très encourageant : « La période est incertaine, vous ne devriez pas vous lancer dans cette aventure… ». Pendant un an, nous allons donc travailler ensemble à Paris mais chacune chez soi pour limiter le coût financier. Nous avons commencé à démarcher individuellement pensant que ce serait plus facile. Et c’est l’inverse qui s’est présenté… Ce que l’on a trouvé, ce sont des projets en duo.
Justine : en septembre 2022, nous intégrerons l’Atelier suspendu, qui est un atelier partagé d’une dizaine de personnes (graphistes, développeurs et architectes).
Mia : en 2025, je repars à Tokyo pour m’y installer durablement.

Mia : l’épisode d’un an durant lequel nous travaillions séparément nous avait incitées à définir un cadre. On se voyait physiquement une fois par semaine et l’on avait mis en place une organisation qui permettait de suivre le travail de chacune.
Justine : nous avons constaté durant le Covid que nous avions la possibilité de communiquer en visio, que les outils étaient accessibles, mais que la présence physique faisait néanmoins cruellement défaut.
Mia : on se connaissait depuis plus de 6 ans et je n’aurais pas tenté cette aventure avec n’importe qui. Il y a à la fois une histoire de confiance mais aussi une vraie volonté de mettre en place un cadre de travail. On se parle aujourd’hui quasiment tous les jours. On se fait des visios avec et sans caméra, c’est selon les besoins.

Mia : en ce qui me concerne, j’ai une réelle passion pour les outils : j’en connais et j’en teste beaucoup.


Bureau de Mia Thibierge à Tokyo (haut) et de Justine Magnat-Biermé à Paris (bas)
Pour communiquer et organiser nos échanges, nous utilisons principalement Slack. Chaque canal correspond à un projet ou une branche de gestion du studio (admin, compta, com…) et cela nous permet d’avoir plein de discussions parallèles sans nous perdre. On a connu des duos qui travaillaient juste sur une seule conversation WhatsApp… Ça nous a fait très peur ! C’est crucial pour nous que nos échanges soient structurés, sinon on perd beaucoup trop de temps à chercher de simples informations.

Pour la gestion de tâches, on utilise une application appelée TickTick. Ce n’est pas la plus jolie, ni la plus innovante, mais elle est simple et rapide et elle fait ce qu’on lui demande. Tous les matins, on sait qui doit faire quoi dans la journée et, tous les soirs, ce qui reste à faire. Elle fait aussi remonter notre calendrier partagé pour qu’on sache si on a des réunions ou des indisponibilités. Enfin nous travaillons uniquement sur un cloud (Dropbox) pour être sûres de pouvoir accéder toutes les deux aux fichiers sans problème. On a un système de nommage de fichiers très clair pour toujours retrouver le bon fichier et ne pas se marcher dessus.

Ce qui a été plus déstabilisant, c’est de s’habituer au décalage horaire. Car nous sommes toujours en décalé. Quand ma journée se termine à Tokyo, cela correspond au début de celle de Justine. Ce qui veut dire que notre activité n’a pas de temps morts. Pour la France, Justine travaille la journée et je prends le relais pour la nuit.
Mia : oui, 10 h à Paris c’est 18 h à Tokyo. Ma fin de journée, quand je vais dîner, correspond au déjeuner de Justine.
Justine : au final, une journée de studio s’étale sur quasiment 24 heures, ce qui permet d’avancer très vite. Pour certains projets devant être réalisés dans l’urgence, les clients l’ont bien compris. C’est un argument assez convaincant.
Mia : ce qui pose problème avec ce fonctionnement, c’est la prise de décision car, pour le coup, nous ne pouvons que rarement échanger en direct. Pour des questions de design ou des questions financières par exemple. Dans ce genre de cas, et c’est arrivé, nous prévenons le client que « nous devons nous consulter et nous avons donc besoin de six heures supplémentaires ».
Justine : nous faisons un compte rendu de fin de journée quand nous n’avons pas l’occasion de nous parler. Ce sont souvent des vocaux, des messages pour préciser ce que l’on a fait. Avec, en complément, des rendez-vous en visio tous les deux jours à peu près.
Mia : c’est quelque chose que l’on est en train de préciser. Idéalement, je souhaitais que l’on fasse un point tous les matins, mais Justine a vite senti que cela débordait trop sur la plage horaire matinale où elle peut se concentrer. D’autant que nous sommes amies et que l’on peut vite se laisser entraîner à digresser et parler trop longuement…
Justine : … car on n’est pas dans le même état d’esprit quand on commence sa journée à 10 h et quand on la termine à 18 h avec la perspective de la soirée.


Justine : je viens de débuter l’apprentissage de la langue, mais il y a encore beaucoup à faire.
Mia : effectivement, nous avons un gros projet d’identité visuelle avec un client japonais. Nous avons commencé à faire des réunions où Justine participait. La réunion démarrait en anglais, mais l’anglais japonais est souvent limité et nous avons poursuivi en japonais et Justine a « décroché » de la discussion. Mais c’est important pour nous de rencontrer le client ensemble. C’est donc une histoire de langue, mais aussi des manières différentes de travailler. C’est ce que j’ai découvert durant mon premier stage, mais aussi sur des missions plus récentes en free-lance. Il faut s’adapter.

Mia : je vais prendre un exemple. Au Japon, personne ne détaille un devis comme nous le faisons en France. Ici, pour un projet de livre, tu précises le format, le nombre de pages, la conception de double page type, le prix à la page. Plus tu détailles ton devis et mieux c’est. Au Japon, c’est tout l’inverse, tu indiqueras « Design > 10 000 € » et c’est tout. Cela n’intéresse personne de savoir quel est le détail de ta prestation. Pour notre projet, nous avions envoyé un devis du type « Design > 10 000 € » accompagné d’un descriptif assez précis de tout ce que nous allions faire. Notre client a été choqué car il n’avait jamais vu cela. Au Japon, il y a énormément de non-dits et on peut rester dans cette incompréhension jusqu’à la fin d’un projet. Ce qui a comme conséquence que les graphistes japonais sont parfois assez peu considérés, avec des salaires très bas. Ce sont les artisans ou fabricants qui sont les plus respectés et reconnus.
Mia : c’est très particulier, mais j’ai découvert l’utilité des messages vocaux. Nous n’en faisions pas avant et j’étais même assez critique vis-à-vis de ce genre de communication. Finalement, j’apprécie d’entendre la voix de quelqu’un. Il y a la distance, mais aussi des choses qui sont difficiles à expliquer par écrit. Les vocaux remplacent le téléphone pour pallier le manque d’immédiateté.
Justine : les vocaux nous permettent de faire du téléphone en décalé. Mais l’on ne s’interdit pas le direct, car c’est agréable.
Mia : au-delà du ton et même si j’apprécie de consacrer du temps à écrire, à choisir les mots, quand il s’agit de communication professionnelle sur des choses visuelles avec des logiciels spécifiques cela prend 45 mn à l’écrit et je ne suis pas sûre qu’au bout du compte la personne à l’autre bout du monde comprenne précisément ce que je souhaite faire passer.
Justine : ce que l’on fait beaucoup, ce sont des captures d’écran. Nous apprenons à développer nos compétences en communication pour donner des informations de manière très claire. Je prends des notes tout au long de la journée pour en faire une synthèse à 18 h dans nos différents canaux de conversation.

Justine : oui, c’est ce que l’on a constaté. Nos outils d’organisation nous permettent cela, notamment en faisant beaucoup de choses par écrit. On synthétise, on explique, on précise. Cela nous permet de garder un fil du projet que l’on remontera pour la présentation. Nous prenons du recul en permanence. Ce que l’on a peut-être découvert, c’est de se confronter à soi-même dans le travail, se faire plus confiance sur des choix vis-à-vis du client, en sachant par exemple que Mia n’est plus disponible quand je commence à travailler. Mais c’est aussi faire confiance à l’autre pour ses prises de décision au bon moment. « Quelle décision je peux prendre seule et quelle décision je souhaite prendre avec l’autre ». Nous avons commencé le studio en faisant du design didactique pour des livres jeunesse, en sachant parfaitement expliquer du contenu. Au final, c’est très formateur et c’est une de nos forces.

Mia : il y a une responsabilité du designer graphique vis-à-vis du contenu qui nous est fourni et qui doit être compris par le plus grand nombre de la façon la plus claire possible. Ce n’est pas notre intérêt de faire un design qui ne rencontre pas le public.
Mia : c’est peut-être le fait de travailler individuellement sur des plages horaires plus longues. La journée de réflexion s’étale sur quinze à seize heures entre Paris et Tokyo, alors qu’auparavant, nous travaillions une heure de chaque côté avant de nous mettre d’accord sur une piste. Nous sommes obligées de prendre du recul. Il y a réellement une histoire de temporalité. Nous prenons des décisions plus rapidement, nous sommes plus tranchées.
Justine : nous ne sommes pas au même endroit, nous ne travaillons pas au même moment, ce qui nous oblige à répartir les choses. Quelles sont les forces de chacune ? Qui fait quoi et à quel moment ? Parfois il vaut mieux que je laisse travailler Mia pour m’occuper plus efficacement d’un autre aspect du projet. Cela nous oblige à nous trouver et cela renforce le duo.
C’est ce que l’on nous a dit quand nous avons créé le studio, c’est comme un mariage !
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Le rédacteur
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