Étienne Robial : une histoire du graphisme en 10 livres
Directeur artistique, graphiste, éditeur et collectionneur, Étienne Robial a accumulé au fil des années des milliers d’ouvrages consacrés aux arts graphiques. Dans sa bibliothèque, il en a sélectionné quelques-uns qui ont particulièrement compté dans son parcours. Du Bauhaus à Max Bill, d’Ed Ruscha à Lou Dorfsman, il raconte les livres qui ont nourri son regard, influencé son travail et parfois accompagné très concrètement ses projets.
Etienne Robial a eu plusieurs vies : directeur artistique pour Barclay, libraire, éditeur de Bandes Dessinée avec Futuropolis, graphiste, créateur de typographies, d’identités visuelles, de formules de magazines, inventeur de l’habillage de chaîne télé. Il va, durant 25 ans, assurer la direction artistique générale de Canal+ tout en étant enseignant à Penninghen.
Durant toutes ces années, en passionné de l’édition, Etienne Robial a acheté des livres, des milliers de livres sur les arts graphiques. Et c’est au milieu de son impressionnante bibliothèque que nous lui avons demandé de sélectionner les livres importants pour lui.
Nous avons parlé une après-midi entière, mais Etienne Robial aurait pu raconter mille anecdotes sur chaque livre retenu tellement ces livres sont liés à sa vie.
Staatliches Bauhaus in Weimar 1919-1923
Staatliches Bauhaus in Weimar 1919-1923 Bauhausverlag, Weimar 1923
J’ai acheté ce livre 2 500 F, ce qui était pour moi, il y a 25 ou 30 ans, une grosse somme. Aujourd’hui, il vaut dans cette édition quelques milliers d’euros. Il est dans un état impeccable, l’impression est en ton direct.
László Moholy-Nagy a créé la maquette. Ce n’est pas un livre sur le graphisme, c’est un catalogue d’exposition, celle de 1923, qui présente tout ce que les étudiants ont réalisé à l’école du Bauhaus depuis sa création 5 ans auparavant.
Tous les travaux ne sont pas d’un intérêt exceptionnel, mais la mise en pages est en soi incroyablement moderne.
C’est un ouvrage qui se voulait ambitieux et la réponse graphique de Moholy-Nagy est juste et parfaite. Ce que l’on perçoit en couverture, ce n’est pas de la typographie, ce sont des lettres dessinées à la main, avec de petites différences entre elles, des petites imperfections…
Le résultat est là. Incomparable. C’est un chef-d’œuvre absolu.
Language of vision
Language of vision, György Kepes, Published by Paul Theobald, Chicago, 1947
György Kepes est le théoricien de toutes les formes et perceptions visuelles. C’est, entre autres, le maître à penser de Michel Wlassikoff ou Catherine de Smet mais aussi d’autres historiens du graphisme et de la typographie. Là encore, l’impression est en ton direct.
J’ai fait toute mon éducation à l’image avec les livres de Kepes.
À force de voir les mêmes noms revenir au fil des pages, de repérer des choses très bien, tu les mémorises et tu les mets en regard.
C’est un livre que j’ai acheté il y a très longtemps à New York à l’époque de Futuropolis avec Florence Cestac, on ne trouvait pas ce genre de livre en France (c’est un livre qui n’a jamais été traduit en français). C’était chez Strand Book, sur Broadway.
Aujourd’hui, le rayon Graphic Design est toujours au même endroit, mais beaucoup moins fourni. À l’époque nous achetions tellement de livres qu’on se les envoyait en France dans des sacs postaux. Après 1981, il y avait des tarifs privilégiés pour les livres. À chaque voyage, nous remplissions cinq ou six sacs.
Le constat que je fais, 50 ans après avoir découvert ce livre, c’est que la France est encore un pays sinistré au niveau visuel.
Exercices de Style
Exercices de Style, Pierre Faucheux, Éditeur Club des libraires de France, 1956
C’est un des plus beaux et plus originaux Clubs des libraires de France dont j’ai quasiment toute la collection complète à 98%.
J’ai 100% des Clubs français du livre et pour ce qui est du Club du meilleur livre maquetté par Massin, il m’en manque un… que Massin m’avait promis de me donner… Entre-temps, il est mort et je ne l’ai toujours pas trouvé !
En 1956, Pierre Faucheux fait cet Exercice de style pour se faire plaisir. Je n’ai pas la confirmation officielle, mais je pense que ce Club n’a jamais été envoyé aux abonnés. C’est un livre atypique de virtuosité graphique.
Il ne faut pas oublier qu’après-guerre, les gens n’achetaient pas les Clubs pour les lire, mais souvent pour remplir des bibliothèques de salon. Ce qui fait qu’ils sont souvent en bon état. J’ai repéré sur internet cet Exercice de style la semaine dernière à 1 200 €, justement parce qu’il n’a jamais été diffusé et qu’il est rare, alors que généralement, tu trouves les Clubs à 3 ou 5 €.
C’est un chef-d’œuvre absolu. Ton direct, noir profond. On peut considérer que c’est un Club ++.
Cette série du Club des libraires de France n’avait pas de rhodoïd (comme les autres Clubs), c’était une toile sans protection.
Various small fires
Various small fires, Edward Ruscha, California, 1964
Ce livre vaut une fortune. Si je parle d’argent, ce n’est pas pour mettre en avant cet aspect, c’est juste pour préciser qu’à l’époque de leurs sorties, tous ces livres étaient très accessibles, mais n’intéressaient pas grand monde.
Cette série-là est aujourd’hui estimée à 9 000 €. Je la vendais à la librairie Futuropolis, 50 F (moins de 10 €).
Je les achetais directement à Ed Ruscha. Je le contactais et lui faisais un virement. Il m’envoyait dix exemplaires qui souvent ne trouvaient pas preneur et qui me restaient sur les bras. Et c’est Émile Solo de la librairie La Hune boulevard Saint-Germain qui écoulait la fin de mon stock.
Pour l’anecdote, c’est moi qui ai fait rentrer la bande dessinée à La Hune. Fin 70, la bande dessinée était encore réservée à la jeunesse alors que nous éditions avec Futuropolis de la bande dessinée pour adulte.
Avec Florence Cestac, nous arrivions à convaincre Émile Solo, d’en placer quatre ou cinq sur les tables. Quelques jours plus tard, on envoyait des potes les acheter… Donc on rachetait nos propres bandes dessinées pour montrer à Émile Solo qu’il pouvait en recommander dix de plus. Et c’est ainsi que la BD est entrée à la Hune.
Des livres d’Ed Ruscha d’origine, je n’ai gardé que cet exemplaire. Celui de Sunset Boulevard en panoramique, côté gauche au recto et au verso, côté droit.
Comment je suis tombé là-dessus ? Sans doute parce que je suis de nature curieuse. Il faut imaginer qu’il n’y avait pas d’internet à l’époque. J’aimais bien le cinéma de Cassavetes et ses films, Husbands, Opening Night, Une femme sous influence… John Cassavetes était copain avec Ruscha… Tu suis des traces, tu fais des liens et tu trouves des choses.
Il a fait plein de séries. Il y a en a sur les parkings, les parkings vus d’avion, les cinémas en plein air, les stations-service… Par la suite, il y a eu de nombreuses parodies réalisées par des éditeurs indépendants.
Au niveau éditorial, c’est sans doute ce que j’admire le plus. Ruscha a trouvé des astuces de fabrication que j’ai reprises par exemple pour mon Comix 2000, une impression faite « au cul » du dictionnaire Robert. L’Association en a vendu 10 000 exemplaires à un prix très abordable.
Piet Zwart
Piet Zwart, Verlag Arthur Niggli AG, Zurich, 1966
Encore un livre important pour moi (Ils le sont tous !). Un livre que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vu. Le jour où tu découvres un livre comme celui-ci, c’est un choc et une grande jouissance. C’est une porte qui s’entrouvre…
Toutes les publicités de la société de câbles électriques NKF (Nederlandse Kabelfabriek à Delft), tous ces catalogues industriels me plaisent beaucoup parce que ce n’est pas culturel. Zwart a travaillé plus de 10 ans pour NKF.
C’est une impression en tons directs de grande qualité.
On m’a proposé il y a quelque temps le catalogue original NKF de 80 pages réalisé par Piet Zwart… C’était inabordable.
En France, il n’y a rien sur Piet Zwart, pas un seul livre. Même pas une traduction !
Un détail que Piet Zwart me montrera : « Tu vois ce folio, il n’y a pas de barre au 7, il n’y a qu’en France que l’on met une barre. Cela date de Jules Ferry…».
Pioneers of modern typography
Pioneers of modern typography, Herbert Spencer, Published by Ben Uri Gallery & Museum, 1969
Dans la revue Back Cover n°2, éditée chez B42, j’en parle comme de mon livre favori, un livre culte.
Peter Saville (Factory Records) qui a 10 ans de moins que moi découvre lui aussi le graphisme avec ce livre-là, c’est une véritable révélation pour lui.
Avant de parcourir ce livre, je n’arrivais pas à clairement exprimer ce qui me passionnait dans le graphisme. Ce livre que j’ai acheté très tôt et que j’ai feuilleté mille fois, m’a permis de tout organiser, quelque chose à cristallisé.
Pioneers of Modern Typography est une compilation que Spencer va construire à partir de la revue « Typographica » dont il était le rédacteur en chef. Cette revue sera éditée de 1949 à 1967 et abordait un sujet par numéro. Je les ai tous…
C’est avec ce livre que j’apprends véritablement à voir comme le font les Anglo-saxons ou les Néerlandais. C’est-à-dire mettre en regard. Rapprocher les images pour apprendre à voir.
Et puis je découvre la force des images.
The printer’s terms
The printer’s terms, Rudolf Hostettler, Zollikofer & Co AG, Switzerland, 1969
C’est un ouvrage de fabrication en six langues qui se glisse dans la poche.
Cette édition, la 4e, c’est Joost Swarte qui me l’a offerte. La première édition date de 1953. C’est un livre pratique qui permet d’aller imprimer dans toutes les imprimeries du monde. C’est grâce à ce livre que j’ai pu sortir de France pour fabriquer mes bouquins de Futuropolis.
Car la question des formats de papier a longtemps posé problème en France. En 1923, la norme DIN va s’imposer en Europe et toutes les machines à imprimer vont s’adapter à ce standard de papier DIN. Partout, sauf en France où l’on va garder les formats classiques qui correspondaient aux formats des pierres de lithographie… Raisin, Jésus, Aigle, Grand Aigle, etc. Les Allemands, suivis par les Italiens, fabriqueront rapidement des machines exploitant la norme DIN. C’est aussi ce qui peut expliquer le déclin de l’imprimerie française.
Ma collection Futuropolis / Gallimard, je l’ai faite aux Pays-Bas grâce à ce bouquin. J’étais le premier à importer ce système de reliure, la reliure intégrale.
Autre exemple, le livre de Tardi en 30×40. Je l’ai imprimé à l’étranger grâce à ce petit livre. Et qui dit étranger dit douane et contrôle. Le Tardi sera censuré à la douane pour une image de fellation… Ce qui lui donnera une visibilité inattendue.
On retrouve dans The printer’s terms tout le vocabulaire technique pour travailler.
Tous les systèmes de reliure, de pliage… pliage à cheval, pliage accordéon, le pli portefeuille. Avec les codes de correction qui sont internationaux. C’est un livre qui est régulièrement remis à jour.
C’est un livre que j’ai prêté plein de fois, que j’ai édité en A4 parce que rien d’autre n’existait en France.
Spruijt’s Merken Kalender ’80
Spruijt’s Merken Kalender ’80 – Amsterdam 1979
La couverture n’est pas à la hauteur de la richesse graphique que l’on trouve à l’intérieur de cette brochure. Là encore, ce sont des signes que l’on met en regard.
Des signes que j’ai déjà rencontrés, que je connais. Tu feuillettes et tu te dis que tu fais partie de la même bande que ceux qui repèrent les mêmes choses que toi et les associent.
Ce calendrier est régulièrement édité par l’imprimerie Drukkerij Mart aux Pays-Bas. Pour l’édition de 1980, la conception a été assurée par le designer Paul Mijksenaar, qui a rejoint l’agence Total Design peu de temps après
Lou Dorfsman & CBS
Lou Dorfsman & CBS, by Dick Hess and Marion Muller, Published by American Showcase, 1987
Il y a eu Erberto Carboni pour la RAI en 1952 qui a été le précurseur et Lou Dorfsman pour CBS. Les précurseurs de ce que peut être un directeur artistique général, le titre que j’avais à Canal+.
C’est ce que Peter Berhens avait fait pour AEG au début du XXe siècle. Ce ne sont pas des graphistes, mais des personnes qui ont une vision plastique globale. Et qui ont une autorité. Paul Rand a fait ça chez IBM pendant de longues années.
Ce livre de Lou Dorfsman, qui avait Herb Lubalin comme complice, a été pour moi LE bouquin de référence qui m’a aidé à Canal+.
Chaque fois que CBS communique et prend la parole, à l’antenne ou dans les médias, c’est avec l’alphabet défini par Herb Lubalin et Dorfsman.
Dès le début de ma collaboration avec Canal+ en 1984, je vais confier à Pierre Lescure, le co-fondateur de la chaîne cryptée, que je souhaite faire pour Canal+ ce que Carboni a fait pour la RAI et Dorfsman pour CBS.
En sachant que CBS était graphiquement la télévision de référence. De la tenue des hôtesses, au présentateur, du décor au papier à lettres, aux publicités dans les médias, au lettrage des places de parking, il s’agissait de retrouver une unité de l’ensemble.
Nous allons pousser la logique jusqu’au choix de l’architecte du bâtiment Canal+. C’est, je crois, grâce à ce livre que l’on a pu choisir l’architecte Richard Meier. Pour l’anecdote, suite au concours, il a quand même fallu « mettre de côté » le graphiste attitré de Richard Meier , qui n’était autre que Massimo Vignelli, ce qui n’a pas été simple.
Tout ça pour imposer mon style et mon code. Celui d’un directeur artistique général.
C’est grâce à ce bouquin que j’ai pu valider les trois ou quatre premières années de Canal+, ce qui a été un combat de tous les jours.
typography. advertising. book design
Max Bill – typography. advertising. book design, Hans Rudolf Bosshard, Max Bill – Niggli Verlag, Zurich, 1999
C’est un incontournable… MON livre incontournable.
C’est Jean Widmer qui m’a fait découvrir Max Bill.
C’est une complicité.
J’aime particulièrement les lampes Gras et je les achète depuis longtemps. Un jour tu constates que, sur des photos d’atelier, tu retrouves ce modèle de lampe chez Max Bill ou Sophie Taeuber-Arp. Et là, tu te dis que tu fais partie d’un groupe qui a la même tournure d’œil. « Je partage quelque chose en commun avec tous ces créateurs ». Ce sont des complicités de regard.
Ce livre sur Max Bill est sans doute le plus complet. Tous les domaines abordés par Max Bill sont présents. Graphisme, sculpture, objet, pendule, montre…
Max Bill, que j’ai pu connaître grâce à son fils, dessinait en permanence et donnait de l’importance à la finalisation de son travail. Il allait chercher le bon imprimeur, le bon marchand d’encre. Aujourd’hui, tu entends des graphistes qui te disent « L’imprimeur m’a salopé mon boulot ! » Et moi de leur répondre « Mais tu as été sur place ? Car, cela fait partie du métier de voir tes premières feuilles sortir de la machine. »
Sandberg, designer and director of the Stedelijk
Sandberg, designer and director of the Stedelijk, Ad Petersen, 010 publishers, Rotterdam, 2004
Willem Sandberg fut le directeur du Stedelijk Muséum d’Amsterdam de 1945 à 1963.
C’est lui qui réalisa toutes les affiches, les catalogues, les cartons et les supports graphiques du musée. Il ne faisait confiance à personne. Il se « torchait » tout en papier découpé, rapidement.
Pour moi, c’est un monument.
Il a conçu 380 affiches et plus de 250 catalogues. Je collectionne bien évidemment les catalogues de Sandberg. Toujours sur du papier recyclé.
Là, dans cette pochette, c’est une acquisition récente.
Des catalogues du Stedelijk que j’ai trouvés à BiblioMania, le salon de bibliographie parisien, tout se recoupe. Car si je repère immédiatement ces catalogues de Sandberg, c’est parce que j’ai feuilleté des centaines de fois le bouquin de Spencer où j’y ai vu les couvertures de Sandberg.
Willem Sandberg était très attentionné au Stedelijk. Dès 1938, il fera blanchir l’intérieur du musée, ce qui était une première. Il n’y a pas d’équivalent en France de responsable de musée qui ait créé tous les supports de communication.
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